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Le Petit Écho
de la mode - Dimanche 24 janvier 1926
Quand
on ne peut voyager au gré de ses désirs, monter en auto, en wagon, même en
avion,
il est un moyen facile, à la portée de tous, de réaliser son rêve,
c’est d’enfourcher son hippogriffe, autrement dit le cheval ailé de
l’imagination. Celui-ci trotte où l’on veut, s’arrête, repart, fait des
crochets et même s’envole. Cette promenade, pleine d’agréments, est fort
économique, parce qu’elle n’empêche nullement les doigts d’une besogne
machinale : couture, tricot, broderie …
Or en parlant ici récemment
des étoffes de soie, nous avons abordé l’Inde. Y retourner sera délicieux,
si nous nous arrêtons au pays de Cachemire, au pied de l’Himalaya. Le ciel
est pur,
la température douce, l’air salubre et embaumé, les pastèques
fraîches, le miel parfumé,
les récoltes abondantes, les fruits exquis. Ni
insectes malfaisants, ni reptiles venimeux ;
des cascades, des bouquets
d’arbres, des montagnes fleuries, une lumière resplendissante.
Les Mogols
appellent cette vallée : « Demeure céleste, image du paradis … » C’est là
que
se fabriquent les tissus merveilleux qui n’ont pu être imités nulle
part ailleurs et qui ont gardé
à travers les siècles leur antique
réputation. Les
châles, que les indigènes mogols et indiens
portent l’hiver sur la tête et
les épaules, sont fabriqués avec la laine du pays, mais le cachemire
proprement dit,
celui qui fait la richesse et la gloire des habitants de
la riante vallée, est tissé avec le fin duvet recueilli sur la poitrine
des chèvres du Thibet. Ce duvet, gris foncé, est blanchi au moyen d’une
préparation de farine de riz, puis il est teint
de diverses couleurs,
ensuite tissé, lavé, assemblé par des coutures imperceptibles, entouré
d’une bordure qui encadre
les dessins.
Sérinagor, la capitale du
Cachemire, réunit un nombre limité de fabriques entourées des plus
admirables roses du monde
dont la suavité est proverbiale dans l’Indoustan qui en retire une essence
(altar), laquelle se vend un grand prix. L’époque où s’épanouissent
les
boutons de rose est une occasion de réjouissance ; ils servent
de modèle
aussi à bien des sujets brodés sur les riches étoffes. L’origine
du châle
de Cachemire remonte loin. Il naquit, croit-on, à Sybaris, ville réputée
pour sa mollesse, et fut la propriété d’Acesthène qui l’offrit à l’élue de
son cœur. Denys l’Ancien, par quel sortilège ! obtint ce beau tissus,
qu’il revendit aux Carthaginois pour une somme représentant 660.000 de
notre monnaie (et on dit aujourd’hui que les étoffes sont chères !). Sur
ce beau châle étaient représentés la ville de Sybaris, les animaux sacrés,
les principaux dieux de la Fable et le riche Alcesthène lui-même.
Ce
chef-d’œuvre connut bien des possesseurs ; il voyagea sur mer
et sur terre
et finit sa gloire en Afrique, dans un incendie du temple
de Coelestis,
après une existence de neuf cents ans.
Le châle moderne a moins de splendeur ; il appartient également aux deux
sexes ; il est turban, manteau, même tapis.
Nos grand’mères en possédaient
un dans leur corbeille de noce ; il y en avait des longs et des carrés.
Quelques-uns
arrivaient à une telle finesse qu’ils passaient dans une
bague. A présent, ils sont abandonnés ; il y a quelques années,
on a
essayé de les remettre à la mode : on en a fait des robes de chambre, des
manteaux, des voiles de piano,
des dessus de divan ; le châle se prête à
tout ce qu’on veut.
Abandonnons le châle dans
son carton, où les mites
s’en régalent souvent, et, puisque nous parlons
des étoffes
de laine, voyons les autres, afin de nous documenter sur les
choses
que nous utilisons : elles sont moins trompeuses que les gens …
Quittons l’Orient pour admirer cette autre étoffe brillante et légère
appelée
alpaga, qui vient de l’alpaca
ruminant de l’Amérique du Sud,
réputé pour la longueur
et la finesse de ses poils. La
popeline lui fait
escorte ; ce nom est
une altération de papeline, parce qu’elle se
fabriquait à Avignon,
ville des papes.
Le
guingamp, l’orléans (on prononce
orléance),
le
barège, le
tulle, ont pour berceau des villes de France.
Le
crêpe, tissu frisé qui dérive de Crespare, a donné son nom aux
« crêpes »
du mardi gras, qui sont aussi
légères et frisées.
Le crêpe est le signe du
deuil : noir généralement et blanc pour
les deuils de grande
élégance. Le
velours mérite sa place dans
cette petite revue ; autrefois on disait velous
(velus). La
dentelle
rappelle les petites dents et porte les noms des pays qui
la fabriquent.
Le linge, avant l’extension que
ce mot a reçu, tirait
son nom du
lin
dont il était fait, de même le
linon
et le
molleton,
qui éveille si bien l’idée d’une chose douce et chaude.
Trois de nos principales
dénominations sont empruntées aux langues étrangères :
étoffe,
mérinos et
tartan.
Étoffe vient

de l’allemand : stoff. On l’emploie au figuré
souvent : « Dans cette personne il y a de l’étoffe… »
cela se traduit par
cette
pensée : elle est bonne et solide, on peut s’y fier. Le mot étoffer
indique que la matière ne manque pas : une robe étoffée
(ce n’est pas le
cas du jour).
L’Espagnol
merino signifie
« errant » ; il désigne les troupeaux que l’on mène de pâturage en
pâturage ;
il sert à désigner
le tissu qu’on fabrique avec la laine de ces
moutons.
Tartan arrive d’Écosse ;
on
l’appelle aussi écossais ; il est bariolé et de la couleur des Klan.
Il
est fort à la mode
en ce moment.
L’art de tisser, pratiqué
chez les Anciens remonte chez nous à une époque très reculée.
Les galons,
les franges, les étoffes
gaufrées découvertes lors des fouilles faites à
Saint-Germain-des-Prés, étaient les produits de l’industrie gauloise. Il
paraît
que les gants d’évêque trouvés là et très bien conservés
étaient
faits à l’aiguille.
Un mot de la
toile, pour en
finir avec les étoffes. Ce mot vient du latin tela. Le mot « toilette »
signifiait au début une petite
serviette de toile. Ce diminutif a
singulièrement grandi : du cabinet de toilette il a passé à la
garde-robe
de Madame
qui exprime bien des choses en parlant d’une belle toilette,
laquelle vous trouverez en plusieurs
exemplaire en tournant
la page. Les mots subissent des
évolutions comme les idées et les modes ; plusieurs tissus ont pris
le nom
de leur inventeur.
On remarque à Cambrai la statue de celui qui fabriqua
le premier cette fine toile appelée
batiste.
Monsieur Basin
créa le
basin.
Qui inventa la
futaine ? un habitant du faubourg Fosta, au Caire ; de là,
l’étoffe passa
à Gênes,
où elle se nomma fustagna, et nous vint enfin avec
l’indication « fustaine ou futaine ».
Les étoffes nouvelles ont
des noms de fantaisie ; comme les roses, elles portent souvent le nom
d’une gracieuse marraine.
RENÉE D’ANJOU.
Quelques détails supplémentaires là.
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